La Jetée, Parallèle avec Vertigo

La jetée, c’est celle de l’aéroport d’Orly, dont la construction vient de s’achever. Une jetée c’est à la fois un lieu de passage, un abri, un point de départ et d’arrivée. Mais ici nous sommes face à une jetée qui sert de présentoir à cette « image » qui a tant marqué l’esprit de l’enfant. C’est l’histoire d’un homme, un anonyme, un corps sans nom, qui après avoir survécu à la Troisième Guerre Mondiale, devient prisonnier et cobaye des « vainqueurs ». Nous pouvons percevoir une critique du pouvoir totalitaire à travers le contraste continu entre dominants et dominés, puis entre colonialistes et colonisés. Un pouvoir qui parvient à supprimer l’espace et à rendre l’air irrespirable – élément le plus essentiel à la survie de l’homme. Du reste, les allusions à la dictature nazie sont claires, les « vainqueurs » dialoguent en allemand et les expérimentations étaient courantes dans les camps de concentrations. Sur cette terre dévastée par la radioactivité, les survivants se réfugient dans les souterrains. L’action se déroule dans les souterrains de Chaillot qui deviendront un an après le tournage de La Jetée (en 1963) l’espace d’archivage de la Cinémathèque Française. Les vainqueurs sont dotés d’un « savant fou » et tentent de trouver une échappatoire à ce monde ravagé. L’espace est entièrement anéanti, le temps semble être la seule dimension intacte, le seul endroit où les survivants puissent trouver de l’aide. La mission des « vainqueurs » a pour but d’ «appeler le passé et l’avenir au secours du présent [1]».

La critique du progrès est incarnée par ce scientifique, vivant comme un rat dans les souterrains, qui souhaite atteindre un espace futur pour le coloniser. Chris Marker semble questionner la vocation de la science de son époque, comme Max Weber le fit au début du XXe siècle dans son texte Le savant et la politique [2] [1917]. L’idée fondamentale de Max Weber est le « désenchantement » de l’univers de l’homme primitif, provoqué par les processus d’intellectualisation et de rationalisation successifs. Dans le film La Jetée, la science a détruit la vie, ce qui mène le protagoniste à devenir le cobaye de ces expériences. Il parvient à voyager dans le temps, en particulier dans le passé, obsédé par l’image puissante du visage d’une femme se tenant au bout de la jetée d’Orly.

Nous sommes face à un souvenir enfoui dans la mémoire du protagoniste. Il s’en dégage un élément d’ordre psychologique : le souvenir enfoui est ravivé par une image forte. Cet élément peut être relié à la conception proustienne de la mémoire. En 1998, Chris Marker dédie d’ailleurs un chapitre entier à Proust  dans son CD-Rom Immemory : « Qu’est-ce qu’une madeleine interactive ? [3] ». Nous savons aussi que Chris Marker a visionné le film Vertigo d’Alfred Hitchcock au moins dix neuf fois [4]; qu’il était hanté par le visage de cette femme doté d’une beauté froide (l’actrice Kim Novak); et que cette femme – curieusement – se nomme Madeleine. Voici ce que dit Marker à propos du film d’Hitchcock : « Le vertige dont il est question ici ne concerne pas la chute dans l’espace. Il est la métaphore évidente, saisissable et spectaculaire d’un autre vertige, plus difficile à représenter, le vertige du Temps. Le « crime parfait » d’Elster l’est au point de réaliser l’impossible : réinventer un temps où les hommes, les femmes et San Francisco étaient autres que ce qu’ils sont aujourd’hui. (…) Scottie transposera le vertige au sommet de l’utopie humaine : vaincre le Temps là où ses blessures sont le plus irréparables, faire revivre un amour mort [5].»

Il existe très peu de documents sur la vie de Chris Marker, mais en élucidant certaines énigmes du film et en le dépouillant de ses éléments fictifs, La Jetée peut être vu comme un film autobiographique.  Cette jeune femme blonde interprétée par Hélène Châtelain dans La Jetée pourrait être la retranscription du souvenir de Kim Novak dans l’esprit de Marker. C’est un film mystérieux réalisé par un homme mystérieux. Le film regorge de messages codés, de jeux de mots, de références. La scène renvoyant directement à Vertigo est celle du jeune couple qui admire la coupe d’un séquoia dans un parc : « Comme en rêve, il lui montre un point hors de l’arbre. Il s’entend dire : « Je viens de là… » [6]».

La scène dans La Jetée de Chris Marker

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Photogramme représentant le jeune couple qui admire la coupe d’un séquoia issu de La jetée, Chris Marker, 1962, (14:56) ©Argos Films

La scène dans Vertigo d’Alfred Hitchcock

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Photogramme représentant Scottie et Madeleine devant la coupe de séquoia issue de Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958, (48:23), ©Paramount Pictures

Avant de voyager au cœur de La Jetée il faudrait passer par Vertigo –  film angoissant doté d’un récit fondé sur la spirale. La spirale d’un temps où Scottie est amené à vivre les évènements deux fois, en boucle. Luc Lagier dans son documentaire « La Jetée meets Vertigo » dit : « La Jetée pourrait se lire comme une variation personnelle, une relecture du film d’Hitchcock [7]. » La douzième minute de La Jetée montre la première retrouvaille entre le protagoniste et cette femme mystérieuse.

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Photgramme représentant le profil de la jeune femme issu de La jetée, Chris Marker, 1962, (13:17), © Argos Films

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Photogramme représentant le profil de Madeleine issue de Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958, (28:54), © Paramount Pictures

Une femme tenant le même profil droit, la même coiffure, le même charme froid que la Madeleine dans Vertigo. Le personnage principal prend la place de James Stewart, il vit des scènes déjà vécues.

Dans le livre de Marcel Proust A la recherche du temps perdu [8],  le jeune protagoniste redonne vie à un souvenir péri grâce au goût et à l’odorat de la fusion du thé et d’une madeleine. De la même manière, Chris Marker et le protagoniste du film La Jetée redonnent vie au visage d’une femme qui appartient à un temps révolu. « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir [9]. » Cette citation, tirée de A la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann (1913), illustre bien le rapport au souvenir évoqué dans La Jetée. Chris Marker va cependant un peu plus loin : dans La Jetée, le pouvoir d’évocation du passé n’est plus seulement dû à l’odorat et au goût, il passe aussi par l’image et la vision.

[1] Chris Marker, La jetée, 1962, 7min. 20sec. © Argos Films[2] WEBER M., Le savant et la politique, éditions La découverte, Paris, 2003.

[3] Chris Marker, CD-ROM Immemory [En ligne] <http://gorgomancy.net > (consulté le 04.03.2014)

[4] Extrait du documentaire de Luc Lagier sur Arte « La Jetée » meets « Vertigo » [En ligne] <www.arte.tv> (consulté le 28.02.2014)

[5] MARKER Chr., Extrait de « A free replay, notes sur Vertigo » dans la revue Positif, n°400, juin 1994, p.80.

[6] Chris Marker, La jetée, 1962, 14min. 57sec. © Argos Films

[7] Extrait du documentaire de Luc Lagier sur Arte « La Jetée » meets « Vertigo » [En ligne] <www.arte.tv (consulté le 28.02.2014)

[8] PROUST M., Du côté de chez Swann, A la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 1988.

[9] PROUST M., Du côté de chez Swann, A la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 1988, p.57.

Sources:

Gorgomancy. [En ligne]  <http://gorgomancy.net > (consulté le 04.03.2014)

Arte.Tv. [En ligne] <www.arte.tv/fr> (consulté le 28.02.2014)

Le Centre Pompidou. [En ligne] <www.mediation.centrepompidou.fr>(consulté le 3.03.2014)

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